| TV079 - Lundi 12 Mai 2003 - France - Anonyme |
| Je
ne voudrais pas jouer les rabat-joie, mais voilà comment ça se passe
quand on est dans ma situation. Voilà comment ça se passe quand on
ne connaît personne dans ce milieu. Quand on ne sait même pas qu'il
existe, ce milieu. Quand on n'a pas la chance d'être le fils caché
du président, le frère d'un directeur de collection ou le meilleur
copain d'un gros marchand de tapis qui veut racheter toute la planète
et redistribuer l'eau potable au même prix que l'essence, après
avoir essayé de nous faire croire qu'il n'y avait pas d'autre
solution. Voilà comment ça se passe quand on est un écrivain.
Excusez-moi, je voulais dire : un pauvre con d'écrivain. C'est plus
juste ainsi : voilà donc comment ça se passe quand on n'est rien
qu'un pauvre con d'écrivain. Quand il faut se débrouiller tout seul.
Rien qu'avec son cœur gros comme ça. Quand il faut choisir d'assumer
ce besoin vital (pas celui de publier ou celui d'amasser un maximum de
fric - prix ? - en quelques mois. Pas ce besoin-là. Celui d'écrire).
Quand il faut choisir de s'en occuper. Quand il faut accepter sans
sourciller de lui consacrer toute son énergie. Je dis sans sourciller
parce que personne ne vous a forcé la main. C'est vous qui avez décidé
de vous y mettre, vous et personne d'autre. Vous ne pourrez pas
attendrir qui que ce soit ni chercher la moindre excuse en cas de
problème. Et vous n'avez pas le droit de dire que c'est difficile, même
si l'écriture épuise toutes les réserves d'un coup, même si au
bout de quelques heures de travail vous n'êtes déjà plus qu'une
loque, même si vos bouteilles d'oxygène se vident complètement le
temps de la descente. Car il faut descendre très loin pour ramasser
les pierres précieuses dans lesquelles vous chercherez votre âme. Et
celle de vos personnages. Malheureusement, le risque n'a pas été
calculé correctement - il ne l'est jamais - et la remontée se fait
ensuite en apnée. Bien sûr, cette histoire d'apnée est une image
mais y a-t-il meilleur raccourci pour transmettre certaines
impressions ? Et d'ailleurs, à propos d'image, en voici une autre :
le fameux plaisir d'écrire dont j'entends si souvent parler concerne
surtout ceux qui gardent la tête hors de l'eau. Ceux qui refusent de
perdre de vue la rive, parce que vous y êtes, à les regarder
barboter ou exécuter une nage indienne parfaite et sans la moindre éclaboussure.
Alors soyez gentils, balancez leur une bouée avant qu'ils ne se
fatiguent, passez à la caisse et tâchez de prendre autant de plaisir
à les lire. Puisque c'est tout ce que ces misérables ont à vous
offrir. Puisque au lieu d'aller chercher quelque chose pour vous, qui
êtes restés sur la rive, ils ont juste été capables de vous faire
une démonstration de leurs talents de barboteurs satisfaits. Je suis
persuadé qu'ils ne se sont même pas mouillé la tête. C'est
d'ailleurs à vous de le dire. Mais d'abord, définition. Définition possible de l'écrivain. Ou définition par l'absurde : qu'est-ce que c'est qu'un écrivain ? C'est quelqu'un à qui personne n'a jamais dit - ou qui ne s'est jamais sérieusement dit : " Et si tu (en) faisais un livre ? " Ce qui sous-entend que même l'écrire, ce livre, ce n'est pas un problème, puisqu'on ne s'attache qu'à l'idée première. La date de sortie est déjà prévue avant l'arrivée de la première phrase (quoi ? Des pavés de six cents pages publiés trois mois après les exploits de Ben Laden ? Mais par le sang du Christ, COMMENT ONT-ILS FAIT...?), s'il y a du retard on peut toujours vous aider et pour la suite, on s'occupe de tout. Absolument tout. Jusqu'à l'emplacement de vente en librairie qui mettra le résultat bien en évidence sur la T.G. la plus en vue de la boutique. Afin que tout le monde puisse bien voir le nom de l'auteur et surtout sa photo, qui occupe entièrement la couverture (excepté s'il faut rajouter le ruban rouge). Ça peut toujours faire de beaux cadeaux - le Goncourt sort quelques semaines avant Noël et ce n'est pas pour rien, croyez-moi -, à défaut d'autre chose (et puis d'abord quand on offre un livre, on ne l'achète pas en édition de poche, monsieur, ça ne se fait pas. Les livres en édition de poche sont carrément illisibles, prétendent certains. Ils sont surtout moins chers, disent les autres. Personnellement, je les trouve très pratiques : on peut les emmener partout avec soi). Évidemment, partant de là, c'est presque trop facile. Sachez cependant que pour faire partie de cette catégorie d'auteurs, il faut remplir certaines conditions dont il y a un très léger échantillon plus haut. Malheureusement pour moi, je n'en remplis aucune. Ni les premières ni celles qui suivent : je ne suis pas journaliste (télé, grande presse ou Radio) je ne suis pas déjà connu d'une manière ou d'une autre (je ne suis pas l'épouse du premier ministre, je ne suis pas animateur à la télévision ni directeur de chaîne, je ne suis pas psychiatre, je ne suis pas P.D.G., je ne suis pas un assassin, je ne suis pas fossoyeur de faits divers, je ne suis pas critique dans un magazine à gros tirage, je ne suis pas avocat, je ne suis pas un commissaire divisionnaire du 6ème ou un agent secret à la retraite, je ne suis pas historien, je n'ai pas le sida - car il faut tout de même signaler qu'un type qui attrape le cancer des testicules aura vraiment un mal de chien à en faire une œuvre d'art, dure et émouvante, non ? -, je ne suis pas une bête de cirque cathodique, je suis pas un spaurtyf de eau ni vos, je ne suis pas un homo viré par mon proprio, je n'ai pas connu l'enfer de la drogue - l'alcoolisme, c'est pire mais tellement banal -, je n'ai été ni battu par mon père (un diplomate brésilien ?) ni violé par ma mère (une alchimiste danoise ?), je n'habite pas les cages à lapins construits à l'américaine dans les sixties - et les architectes qui les ont dessinées non plus -, je ne suis ni chanteur ni acteur - porno ou autre -, et je ne suis même pas un réfugié politique fils d'un client de la Marcel D. Company), je ne fais pas partie de ce milieu et en plus je ne suis même pas parisien, ce qui est vraiment le comble des combles (et j'aurais dû commencer par là, ça vous aurait épargné tout le reste). Je ne suis même pas parisien. Je ne suis qu'un écrivain. Ce qui veut dire que je n'ai pratiquement aucune chance d'y arriver. Parce que je n'ai qu'un défaut. Et aucune des qualités citées plus haut. À part peut-être celle d'être un lecteur potentiel, ce qui me range d'emblée dans une autre catégorie. Et en fait, c'est ça : je ne suis qu'un lecteur potentiel. Comme vous. Ni plus ni moins. En gros, un pauvre couillon de province juste bon à consommer (et à fermer sa gueule, comme l'auront déjà complété les plus malins). Seulement moi, je fais comme eux : je ne choisis mes lectures que sur les recommandations de MES écrivains préférés. Pas d'après les références des gens du milieu. Et mes écrivains préférés ne connaissent pas une seule des personnes qui figurent sur la liste des qualités que vous venez de lire. Mes écrivains préférés ne s'occupent pas des critiques littéraires publiées dans les journaux. Mes écrivains préférés sont vivants, eux. Même morts, ils seront toujours plus vivants que tous ces crétins réunis. Quoi ? Vous me trouvez cynique ? Mais je n'ai rien dit de mal, il me semble. J'ai juste gardé les yeux ouverts le plus longtemps possible. Alors maintenant j'ai quand même le droit de les essuyer, non ? Et encore, je n'ai pas parlé de toute la cuisine interne, qui est la même partout, on s'en doute. C'est que je ne tiens pas à avoir mal au ventre. De plus, tout à l'heure je vous ai confié que je n'avais pratiquement aucune chance d'y arriver, puisque je ne suis qu'un écrivain, et je ne tiens pas à ce que ce petit adverbe s'envole. Enfin, disons pas tout de suite. Amis écrivains (c'est-à-dire ceux qui appartiennent à ma catégorie), battons-nous encore un peu, cherchons à ouvrir de nouvelles portes. Il n'y a pas d'autre solution. D'ailleurs, elles ne sont peut-être pas toutes gardées. Charles, passe-moi ma kalachnikov. Et pour en revenir à la définition de l'écrivain, je vais vous dire ce que c'est, avant tout : un écrivain, c'est un créateur. Et rien d'autre. Au fait, le jour où Clara Morgane sortira son premier roman non érotique, qui l'achètera ? Les branleurs qui regardent ses films ? Franchement, j'en doute. Pourtant je l'aime bien, moi, Clara. Elle est trop bonne (c'est ce que vous pensez aussi en la voyant, bande d'hypocrites). Quant à l'importance de tout ça, je voudrais bien savoir s'il est utile de la chercher. Car comme disait Charles avant de me passer ma kalachnikov : " Tous ces types qui écrivent. Qu'est-ce qui cloche dans leur tête ? " Franchement, je me le demande. |